anticiper le bien-être des générations futures sur sept générations à chaque prise de décision
THE BOSTON GLOBE IDEAS (BOSTON )
Les habitants de la petite ville japonaise de Yahaba mènent depuis 2015 une expérience originale en incarnant dans des débats de politique locale le point de vue des citoyens qui seront à leur place dans quarante ans. Une expérience dont nous gagnerions tous à nous inspirer, commente ce philosophe britannique.
Dans son discours de fin de mandat, en 1796, George Washington a sommé les Américains de ne pas “abandonner sans scrupule à la postérité le fardeau qui a été le nôtre”. Il parlait de la dette publique, mais aujourd’hui sa mise en garde pourrait également s’appliquer aux nombreux problèmes et risques laissés aux citoyens de demain, des bouleversements climatiques aux dangers posés par l’intelligence artificielle, en passant par le racisme institutionnel qui se transmet d’une génération à l’autre.
Qu’il en soit conscient ou non, George Washington avait identifié le point faible de la démocratie : le fait que les milliards et milliards d’êtres humains qui viendront après nous et sont concernés par nos choix n’ont pas voix au chapitre. Ils n’ont aucun droit et personne ne les représente. Leurs intérêts ne peuvent rivaliser avec les nécessités impérieuses d’une élection présidentielle ou le rythme effréné de l’info en continu. Et, puisqu’ils n’ont pas encore d’existence incarnée, ils n’ont pas les moyens de mener des actions directes comme se jeter sous les sabots de la monture d’un roi, à l’instar des suffragettes anglaises.À lire aussi:Courrier des idées. Climat et démocratie, mêmes combats ?
Mais les citoyens de demain sont en train de se faire entendre par des moyens très ingénieux.
La ville japonaise de Yahaba, qui compte 27 000 habitants, n’a rien d’exceptionnel, hormis le fait qu’elle accueille l’une des expériences les plus originales de l’histoire de la démocratie moderne, qui ouvre des horizons insoupçonnés. Depuis 2015, ses habitants participent à Future Design, une expérience unique de démocratie participative, dans le cadre de laquelle ils sont invités à des réunions publiques pour discuter des projets concernant l’avenir de leur ville. Au début, les participants sont eux-mêmes, avec leur propre point de vue. Mais ensuite, et c’est là que ça devient intéressant, ils doivent porter des sortes de toges colorées et s’imaginer vivre en 2060.
L’étonnant, c’est que quand ils se mettent dans la peau des habitants de 2060, les habitants réclament des mesures bien moins frileuses, que ce soit dans le domaine de la santé ou de la lutte contre le changement climatique. Grâce à Future Design, les habitants de Yahaba ont ainsi accepté de voir leur facture d’eau augmenter de 6 % pour financer un investissement à long terme dans les infrastructures nécessaires à une bonne gestion de l’eau de la ville. Ils s’étaient rendu compte que c’était indispensable pour leurs enfants et leurs petits-enfants.
Un principe venu des Iroquois
Cette expérience est une telle réussite qu’en avril 2019 le maire de Yahaba a mis en place un bureau des stratégies du futur afin que Future Design soit utilisé dans toutes les prises de décision. La méthode a rapidement fait son chemin au Japon et est utilisée dans des grandes villes comme Kyoto, Matsumoto et Suita. Début 2020, les habitants d’Uji, une ville au sud de Kyoto, ont créé une assemblée de citoyens sur le modèle de Future Design pour faire pression sur leurs élus. Même le ministère des Finances japonais l’utilise comme outil pour contrecarrer le court-termisme qui domine la mise en place de stratégies économiques.
Pour un mouvement né au Japon [à partir de travaux menés au sein du département d’économie de l’université de Kochi, dans le sud de l’île de Shikoku], les origines de Future Design ont de quoi surprendre. “Nous nous sommes inspirés des Iroquois, qui cherchent à anticiper le bien-être des générations futures sur sept générations à chaque prise de décision”, explique le fondateur du mouvement, Tatsuyoshi Saijo, professeur d’économie à l’Institut de recherche Future Design de l’université de Kochi. Si les humains se laissent évidemment séduire par les récompenses immédiates, nos cerveaux savent mieux planifier le long terme et envisager des possibilités futures, contrairement à ce que croyons. “Se projeter dans l’avenir n’est pas facile à assimiler pour notre cerveau, dit-il, mais il y a désormais tout un corpus de recherches en neurosciences qui révèlent la capacité du cerveau humain à faire ce grand saut dans l’inconnu.”
Mouvement mondial
Pour Saijo, Future Design est indispensable pour s’attaquer à la crise climatique. Son ambition à terme est que cette méthode se concrétise dans un nouveau ministère de l’Avenir et soit mise en pratique dans les sommets internationaux comme le G20, tout en étant adoptée par les petites et grandes villes dans le monde entier. “Nous devons concevoir des structures sociales qui activent notre capacité à nous projeter dans l’avenir, dit-il. Si nous ne le faisons pas, la continuité de notre existence est en péril.”
Future Design est juste un exemple de ce mouvement mondial en pleine expansion destiné à en finir avec cette vision à brève échéance qui gangrène la vie politique. Au pays de Galles, il existe une déléguée aux générations futures [lire ci-dessous], dont le rôle est d’étudier en profondeur les répercussions des politiques publiques sur le bien-être des citoyens dans trente ans, et une campagne active est actuellement menée pour que l’ensemble du Royaume-Uni soit doté de son propre délégué.À lire aussi:Point de vue. Changement climatique : il est grand temps de paniquer
Dans le même temps, l’ONG américaine Our Children’s Trust a engagé des poursuites inédites contre le gouvernement fédéral des États-Unis, au nom de 21 jeunes qui réclament le droit à la stabilité climatique et à une atmosphère respirable pour leur génération et celles à venir. Cette action en justice a déjà ouvert la voie à des actions tout aussi novatrices dans le monde entier, de la Colombie au Pakistan, de l’Ouganda aux Pays-Bas. [En France, l’État a été condamné mercredi 3 février pour “carences fautives” et condamné à verser 1 euro symbolique à quatre associations plaignantes dans le cadre de l’“Affaire du siècle”].
Les gouvernements auront toujours besoin de se concentrer sur des urgences comme la crise du Covid-19, mais ces initiatives montrent qu’il est possible de prendre en compte l’intérêt des futures générations grâce à des mesures ancrées dans le présent. Et elles viennent concrétiser une réflexion de Jonas Salk, père du vaccin contre la polio en 1955, qui reconnaissait l’importance de prendre du recul et écrivait : “La question la plus importante à se poser est la suivante : sommes-nous de bons ancêtres ?”Roman Krznaric
